Image à la une : Photo : AlixSaz, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Des lignes blanches qui se croisent dans un ciel bleu, s’étalent puis se transforment en voile laiteux : pour certains, ce sont des chemtrails, des produits chimiques épandus en secret par les avions. Pour les météorologues, ce sont des traînées de condensation, connues depuis les bombardiers de la Seconde Guerre mondiale. Le sujet intéresse aussi les observateurs du ciel : au coucher du soleil, ces traînées peuvent ressembler à une comète ou à un bolide, et elles sont à l’origine de nombreux signalements.
Chemtrails : c’est quoi exactement ?
Le mot anglais chemtrails contracte chemical trails, « traînées chimiques ». Il apparaît à la fin des années 1990, aux États-Unis, dans des émissions de radio et sur des forums. Selon cette théorie, les longues traînées qui persistent derrière certains avions contiendraient des substances répandues volontairement : métaux, produits destinés à modifier le climat, voire à agir sur la population. Le terme scientifique pour ce que l’on voit est traînée de condensation, ou contrail en anglais.
Comment se forme une traînée d’avion ?
Un réacteur brûle du kérosène, ce qui produit du dioxyde de carbone et beaucoup de vapeur d’eau, environ 1,2 kg d’eau par kilo de carburant. À l’altitude de croisière, entre 9 et 12 km, l’air est souvent sous -40 °C. La vapeur chaude des gaz d’échappement se mélange à cet air glacé, se condense sur les particules de suie puis gèle en quelques dixièmes de seconde. C’est le même phénomène que la buée qui sort de votre bouche en hiver. Les physiciens le décrivent par le critère de Schmidt-Appleman, établi dans les années 1940.

Pourquoi certaines traînées disparaissent et d’autres persistent
C’est l’argument le plus souvent avancé : « Autrefois, les traînées disparaissaient vite ; aujourd’hui, elles restent des heures. » La réponse tient à l’humidité de l’air en altitude.
- Si l’air est sec, les cristaux de glace se subliment en quelques secondes : la traînée est courte.
- Si l’air est sursaturé en glace, les cristaux grossissent en captant l’humidité ambiante. La traînée persiste, s’élargit et peut se transformer en cirrus artificiel qui couvre une partie du ciel.
Deux avions à des altitudes différentes peuvent donc laisser l’un une traînée courte, l’autre une traînée persistante, le même jour. Le trafic aérien a par ailleurs fortement augmenté depuis les années 1980, ce qui multiplie les lignes et les quadrillages dans le ciel. Les images satellites montrent régulièrement ces réseaux au-dessus de l’Europe.

Que disent les études sur les chemtrails ?
En 2016, des chercheurs de l’université de Californie à Irvine et de la Carnegie Institution ont interrogé 77 spécialistes de la chimie atmosphérique et de la géochimie. Ils leur ont soumis les « preuves » les plus citées sur les sites consacrés aux chemtrails : photos, analyses d’eau et de sol. 76 des 77 experts ont répondu n’avoir trouvé aucun indice d’un programme secret d’épandage. Les résultats s’expliquaient par la formation normale des traînées, par des mesures mal interprétées ou par des sources locales de pollution.
En France, la question a été posée au gouvernement par des parlementaires à plusieurs reprises. Les réponses ministérielles ont toujours renvoyé au phénomène physique des traînées de condensation et à l’absence de tout programme d’épandage. Météo-France explique le phénomène de la même manière.
La géo-ingénierie existe-t-elle ?
Oui, comme idée et comme objet de recherche, et c’est ce qui brouille les pistes. Des scientifiques étudient l’injection d’aérosols soufrés dans la stratosphère pour réfléchir une partie du rayonnement solaire, sur le modèle des grandes éruptions volcaniques. Ces projets sont publics, discutés dans des rapports internationaux et très contestés. En 2022, une start-up américaine a lâché au Mexique des ballons chargés de dioxyde de soufre. En janvier 2023, le gouvernement mexicain a réagi en annonçant l’interdiction de ce type d’expérience. On est très loin d’un épandage massif et secret par les avions de ligne. Ces derniers, conçus et certifiés pour transporter des passagers, ne disposent d’aucun système d’épandage.
Le vrai problème : l’effet des traînées sur le climat
Les traînées sont réelles et elles ont un effet, mais pas celui qu’on leur prête. Les cirrus de condensation retiennent une partie de la chaleur émise par la Terre, surtout la nuit. Une grande synthèse publiée en 2021 par David Lee et ses collègues estime que leur effet réchauffant est du même ordre, voire supérieur, à celui du CO₂ émis par l’aviation, avec une forte incertitude. Des compagnies et des centres de recherche testent déjà des déviations d’altitude pour éviter les zones sursaturées en glace.
Traînées d’avion et OVNI
Pour qui observe le ciel, une traînée d’avion peut surprendre. Juste après le coucher du soleil, l’avion en altitude reste éclairé alors que le sol est dans l’ombre : sa traînée devient dorée ou rose et semble jaillir d’un point lumineux. Vue de face, elle peut ressembler à une queue de comète ou à une boule de feu dans le ciel. Le GEIPAN classe régulièrement ce type de témoignage parmi les cas expliqués. Autres confusions fréquentes au crépuscule : le nuage lenticulaire en forme de soucoupe ou les lanternes célestes lâchées lors des fêtes. Pour faire le tri, notre guide « qu’ai-je vu dans le ciel ? » passe en revue les méprises les plus courantes.
Questions fréquentes
Pourquoi voit-on des traînées en quadrillage au-dessus de chez moi ?
Parce que vous vivez sous un couloir aérien. Les routes aériennes se croisent, et par temps humide en altitude les traînées persistent assez longtemps pour former une grille. Des sites comme Flightradar24 permettent d’identifier l’avion en temps réel.
Une traînée qui s’interrompt, est-ce suspect ?
Non. L’avion traverse simplement une couche d’air plus sèche, où la traînée ne persiste pas, puis une couche plus humide.
Et la « trouée » dans un nuage après le passage d’un avion ?
C’est une distrail, ou traînée de dissipation : la chaleur ou la turbulence de l’avion fait évaporer une bande de nuage. Le phénomène proche des « nuages troués » est lié au gel brutal de gouttelettes surfondues.
Sources
- Shearer, West, Caldeira et Davis, « Quantifying expert consensus against the existence of a secret, large-scale atmospheric spraying program », Environmental Research Letters, 2016.
- Lee et al., « The contribution of global aviation to anthropogenic climate forcing for 2000 to 2018 », Atmospheric Environment, 2021.
- Météo-France, fiches pédagogiques sur les traînées de condensation.
- Gouvernement du Mexique (Semarnat), annonce de l’interdiction des expériences de géo-ingénierie solaire, janvier 2023.
- ESA, image Envisat « Contrail graffiti over the North Sea », 2009.
- Image d’en-tête : traînées de condensation au coucher du soleil, en novembre 2016. Photo : AlixSaz, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
Laurent N. est le fondateur et rédacteur d’OVNI France, qu’il a relancé en 2026. Astronome amateur, il observe le ciel à l’œil nu, aux jumelles et à la lunette, et suit depuis longtemps l’histoire de l’ufologie. Sa méthode : séparer le récit du témoin de l’analyse, confronter chaque observation aux explications connues (satellites, avions, astres, phénomènes atmosphériques) et s’appuyer sur les sources publiques – GEIPAN, AARO, NASA, archives nationales. Ni moquerie, ni crédulité.

